L’étude que je viens de conduire sur la prévention des expulsions est une saisissante approche de la réalité sociologique de notre pays. Elle m’a amené à établir un constat inquiétant sur l’évolution de celle-ci. Mon expérience en tant qu’élu de terrain depuis 27 ans et les observations que j’ai pu faire à ce titre m’ont, en outre, permis d’estimer qu’en matière de procédures d’expulsion, si les dispositifs de prévention peuvent protéger 80% des locataires, à condition qu’ils soient bien appliqués, ils sont, aussi, inefficaces pour 10% à 15% de personnes qui basculent dans la précarité du fait de la multiplicité d’accidents de vie, souvent à cause de graves difficultés psychologiques. Il ne faut pas se voiler la face, le nombre de personnes qui « décrochent » de la société, perdant tout repère et pour lesquelles nous sommes, en définitive, pour l’heure, assez impuissants, augmente. Selon mon estimation, 5% du public concerné est par ailleurs constitué par des personnes de mauvaise foi, des escrocs qui tentent de déjouer le système pour ne pas avoir à payer de loyer. Pour ceux là, il est évident qu’il faut mettre en place une procédure répressive caractérisée. J’avais un temps émis l’hypothèse de supprimer la protection de la trêve hivernale pour les locataires de mauvaise foi. Les consultations effectuées m’ont incité à y renoncer, compte tenu du risque que cela pourrait présenter pour des personnes qui seraient, elles, de bonne foi.
Aujourd’hui, le contexte économique et social génère instabilité et précarité. La montée du chômage, l’évolution des situations familiales vers les divorces ou les séparations, les problèmes psychiatriques, fragilisent les populations. Le logement connaît une crise profonde. Or, l’impossibilité de se loger ou de se maintenir dans un logement constitue un puissant facteur d’exclusion. Ces déchirures du tissu populaire mettent en péril la paix sociale. L’offre de logement est insuffisante, les loyers deviennent inabordables. La hausse des loyers met en difficulté des personnes qui ne l’étaient pas auparavant, des personnes qui ne sont pas connues des services sociaux et qui, d’ailleurs, ne sont pas éligibles au FSL, des personnes âgées qui ont perdu leur conjoint, se retrouvent seules dans un logement trop grand et trop cher. S’ajoute le phénomène des congés vente qui prend des proportions inquiétantes.
En dépit de la loi contre les exclusions du 29 juillet 1998 et des mesures prises par le gouvernement depuis mai 2004 pour venir en aide aux locataires de bonne foi, victimes d’accidents de la vie, le contentieux des expulsions augmente.
En 2003, le nombre de décisions de jus tic e prononçant l’expulsion s’élevait à 94 743 alors qu’il était à 84 138 l’année précédente. Selon le Ministère de l’Intérieur, le nombre d’interventions effectives de la force publique est, lui aussi, amené à augmenter en dépit d’une baisse en 2004 vraisemblablement due à la mise en place, en mai 2004, des protocoles Borloo. Pourtant, le budget consacré à l’indemnisation des propriétaires pour le refus du concours de la force publique, qui s’élevait à 65 millions d’euros en 2004, ce qui me semble inadmissible, devrait rester à peu près identique selon les estimations. Il en résulte que personne ne s’y retrouve : l’Etat dépense beaucoup trop pour de mauvaises raisons, les personnes expulsées n’en subissent pas moins le concours de la force publique.
Le sujet est complexe. Quelque soit l’angle sous lequel j’ai abordé les thèmes de cette mission, je me suis trouvé confronté à des réflexions et intérêts contradictoires.
Dans la prévention de l’expulsion, de nombreux partenaires interviennent. C’est ce qui fait l’originalité de la démarche et peut lui apporter sa force, mais pose, aujourd’hui, dans la pratique des difficultés. L’Etat est garant de solidarité nationale tandis que les départements sont compétents en matière d’action sociale et de logement. La loi de responsabilité locale de 2004 redistribue en outre certains outils tels le FSL au conseil général qui voit son rôle renforcé. Dans ce contexte, le rôle du préfet perd de sa clarté malgré les efforts de la circulaire interministérielle du 11 mai 2005 pour le repositionner.
J’ai, par ailleurs, constaté une mobilisation très inégale des acteurs pour la mise en œuvre du dispositif de prévention, un traitement différent d’un bailleur à l’autre, d’un département à l’autre. J’ai rencontré des bailleurs sociaux, des associations, des services municipaux ou départementaux qui menaient des expériences exemplaires. J’ai vu des bailleurs privés découragés parce qu’ils n’étaient pas assez protégés. Or, chacun sait à quel point l’offre de logement est insuffisante et nécessite d’être encouragée.
Il m’a semblé aussi contradictoire de souhaiter accorder des délais pour qu’un vrai travail social puisse être réalisé aux côtés du locataire alors qu’en même temps, une procédure trop longue peut décourager bailleurs et locataires et favoriser la mauvaise foi.
Aider au maintien dans le logement en multipliant les aides est également une idée généreuse, indispensable pour éviter bien des drames sociaux, mais il faut éviter l’écueil de la déresponsabilisation du locataire.
Aider au maintien dans le logement de familles qui n’ont pas payé leur loyer paraît en outre quelque peu injuste à l’égard des voisins du même immeuble qui l’ont, eux, payé avec toutes les difficultés du monde. Et quelle réponse apporter à ceux qui paient des loyers faramineux pour être mal logés et être exploités par les marchands de sommeil ?
Proposer enfin des logements plus adaptés dont le coût correspondrait mieux aux ressources du locataire est naturellement la meilleure solution… mais nous manquons de logements !
En l’état, je crois qu’il serait inapproprié d’ajouter une nouvelle tranche au millefeuille législatif et réglementaire de la prévention, mais il est nécessaire d’en renforcer la politique pour qu’elle devienne plus ambitieuse, qu’elle concilie les intérêts de tous et produise des résultats réels et durables. Il lui faut un objectif d’efficacité qui passe par la formation des acteurs, leur responsabilisation, le renforcement des échanges d’informations. Responsabiliser, bien sûr, le locataire, il est le premier concerné. Mais aussi responsabiliser les intervenants pour qu’ils entrent en contact les uns avec les autres, qu’ils mutualisent leurs moyens et informations, qu’ils cessent de vivre indépendamment les uns des autres. Mettre en place un cadre formalisé entre les partenaires qui soit plus contraignant que les chartes départementales de prévention.
Je présente donc dans ce rapport un certain nombre de préconisations tendant à parachever le système constitué par les nombreux maillons de la longue chaîne que forme la prévention de l’expulsion.
Dans cette perspective, je propose de développer l’idée de mutualiser les moyens en créant une commission de prévention destinée, entre autres, à repérer et à traiter individuellement et plus en amont les cas les plus difficiles. En somme, de concevoir un traitement individuel à l’échelle industrielle. Cette structure dans laquelle se concerteraient, sous l’égide du préfet tous les partenaires, du bailleur au juge, le travailleur social, les associations, le conseil général, l’huissier, le commissaire de police, le représentant du Ministère public, ainsi que la commission de surendettement poursuivrait l’objectif de l’harmonisation et de l’échange de bonnes pratiques, de la réalisation sur tout le territoire d’un véritable travail social et humain.
Cette structure pourrait enfin servir, dans le futur, à dessiner les fondements d’un SAMU LOGEMENT que j’appelle de tous mes vœux. Ce SAMU aurait vocation à traiter les cas les plus difficiles en matière de procédures d’expulsion mais aussi à apporter des réponses concrètes à l’ensemble des mal-logés.
Dans le présent rapport, je présenterai dans un premier chapitre mes propositions en faveur de la création d’une commission de prévention à la suite de l’étude menée sur les systèmes actuels. Comme le problème des expulsions locatives ne saurait être limité à la question des impayés, j’étudierai dans un second chapitre l’opportunité d’élargir les dispositifs de prévention à deux autres cas pouvant conduire à des expulsions, le trouble de voisinage et le congé pour vente. Enfin, dans un troisième chapitre, je conclurai mes travaux en soutenant qu’il ne peut y avoir de prévention satisfaisante sans qu’il soit parallèlement apporté des réponses aux problèmes des prix des loyers et de la pénurie des logements, à l’origine de la hausse des expulsions. Seront rapportées de façon non exhaustive un certain nombre de propositions formulées par d’autres groupes de travail, parlementaire ou associatif, autour desquelles je soutiendrai le principe qu’une mesure ne peut produire des effets que si elle s’accompagne d’un réel engagement de responsabilité des pouvoirs publics. Il ne peut pas en effet y avoir de véritable droit au logement si les citoyens ne peuvent pas s’en prévaloir. C’est tout le sens de mon appel à changer nos pratiques.
Saviez-vous qu'actuellement, trois millions de personnes souffrent de problèmes de logement ? Un chiffre consternant, tout bonnement inacceptable. Malgré l'ensemble des dispositifs sociaux, la situation ne semble guère s'améliorer. Chaque jour, de nouvelles personnes, jusqu'alors sans difficulté, sont touchées par un changement brutal de leur situation personnelle et se retrouvent subitement sous le seuil qui permette de vivre d'une manière correcte. Ainsi commence bien souvent le triste engrenage qui les mène peu à peu en marge de notre société.
Impossible pour quelque gouvernement qu'il soit de laisser se pérenniser cette situation. Le Premier Ministre, dans un souci de prévention, souhaite améliorer les effets de la loi sur la cohésion sociale dont certains engagements visent à suspendre dans le parc HLM les procédures d'expulsion.
Il m'a chargé dans le cadre d'une mission parlementaire, de réaliser un diagnostic des dispositifs qui permettent de repérer les situations locatives susceptibles d'évoluer défavorablement et d'établir des propositions destinées à en améliorer l'efficacité.
J'ai rencontré un certain nombre de partenaires du secteur du logement locatif : bailleurs sociaux, associations, services de Police, magistrats, élus locaux…Parmi lesquels, l'Abbé Pierre. Cet homme aux qualités humaines remarquables, a consacré sa vie entière au droit au logement. Il vit modestement, selon les préceptes de solidarité auxquels il croit depuis toujours. Il m'a fait l'honneur de m'exposer son point de vue, ses suggestions, le regard sans naïveté qu'il porte sur la société. Très instructif pour le rapport que j'aurai à rendre au Premier Ministre, cet échange, plein de bon sens a enrichi pour la fibre solidaire qui est en moi et restera un excellent moment.
Le rapport a été remis à Messieurs de Villepin et Borloo la semaine dernière. Monsieur de Villepin m’a remercié pour cette étude. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez le consulter librement en cliquant ici.
Deux étapes de la vie municipale me guident à cette petite intervention sur la démocratie locale.
Tout d’abord le Conseil Municipal de vendredi soir où de nombreuses délibérations importantes, chargées de travail et de bénéfices pour les citoyens de Wasquehal sont passées unanimement donc totalement inaperçues.
Une délibération, celle du Mototour, parce que présentée trois jours avant la manifestation a retenu l’attention de certains conseillers.
Tout le monde était au courant de cette manifestation, tout le monde en parlait et en particulier le « Wasquehalien », référence de la communication municipale. Et là, quelques lamentations, quelques cris d’orfraie pour dire que la démocratie interne à la municipalité n’était pas respectée. Au moins une chose est sûre, celui qui travaille, celui qui est présent, celui qui se bat pour Wasquehal était au courant. Pour ou contre, chacun savait. Pour ma part, je trouve particulièrement insignifiant ce type de message de ceux qui réclament toujours plus de démocratie pour se préserver de leur manque de travail et leur manque de proposition.
Deuxièmement, la consultation locale sur le Boulevard Montesquieu prolongé. Après le résultat, voir certains citoyens contents, le dire, le crier, en rire, m’a fortement choqué. Cette consultation avait une veine de vérité, de transparence. Elle a donné un résultat juste mais parce qu’il était juste, il fallait le respecter. L’engagement que j’ai pris de faire continuer les travaux malgré le sentiment de projet mal défini qui ne correspond pas aux intérêts des Wasquehaliennes et des Wasquehaliens fut pour moi un acte majeur. Les « oui mais », les « non sauf » qui pendant les moments de réflexion publics ont perturbé la pensée des citoyens n’ont pas permis de voir le vrai et l’unique problème. Est-ce que ce boulevard est une infrastructure réaliste en fonction de la circulation ou est ce encore un petit boulevard qui sera encombré dès les premiers jours d’activité ?
Même si pour moi, la responsabilité du Président de la Communauté Urbaine est engagée, je serai toujours là pour préserver les intérêts fondamentaux de notre bonne ville de Wasquehal. La démocratie implique l’humilité du combat qui dure maintenant depuis de nombreuses années. Aujourd’hui le Boulevard Montesquieu existe, j’espère qu’il rendra les services escomptés. Dès vendredi matin, je ferai une proposition dans une conférence de presse sur l’organisation de la circulation de l’agglomération roubaisienne. Parler de démocratie, c’est bien, la faire, et surtout la respecter, c’est mieux. En tout cas, je ne serai pas entre Monsieur Vandierendonck et Monsieur Michel Carnois lors de l’inauguration du Boulevard Montesquieu prolongé.
Le 23 novembre dernier, avec la majorité des députés de l'UDF, j'ai décidé de refuser de voter le budget 2006 de l'Etat. C'est la volonté de dire la vérité aux Français qui m'a inspiré ce geste fort.
L'UDF se bat depuis des années pour proposer une maîtrise des dépenses publiques, réduire l'endettement, baisser les prélèvements obligatoires.
Les orientations prises par le gouvernement aboutissent au résultat inverse. La réforme fiscale est injuste, elle favorise les plus gros contribuables et met en péril les collectivités locales.
Qui plus est, nous venons d'apprendre que la dette publique avoisinerait les 2000 milliards d'euros. C'est inimaginable, ce chiffre fait froid dans le dos !
Si tel est l'état réel des finances de la France, je maintiens que l'UDF a eu bien raison de voter contre la loi de finances et de vouloir alerter sur la dérive dans laquelle est engagé notre pays. Avons-nous le droit d'handicaper l'avenir et les espoirs de nos enfants et petits enfants qui devront rembourser et donc subir de plein fouet les conséquences de notre incurie ?
Il est temps que s'exercent une véritable prise de conscience et une large mobilisation de tous les acteurs. Je demeure persuadé que la France a tout pour réussir.
Certains journaliste et syndicat de magistrats ont émis des doutes sur les « qualités d’impartialité » que ne présenteraient pas entre autres les députés membres de la commission ayant vécu « une mise en examen ».
Les personnes qui laissent ainsi entendre que ces députés, dont je fais partie, n’auraient pas leur place dans la commission d’enquête démontrent qu’elles n’ont tiré aucune leçon du scandale d’Outreau et n’ont rien compris à la raison d’être de la commission dont l’un des principaux objets est précisément de trouver des solutions pour éviter que des personnes soient injustement accusées et victimes de la machine à broyer judiciaire, machine qui broie en premier lieu la dignité et l’honneur des citoyens.
Ayant été mis en examen avant d’obtenir un non lieu qui signifie, pour rappel, qu’une infraction n’a pas lieu d’être imputée à la personne concernée, je ne peux être soupçonné d’impartialité et dispose plutôt d’une véritable légitimité pour comprendre la tragédie vécue par les habitants d’Outreau mis en examen avant qu’un non-lieu soit ordonné au terme de plusieurs années de calvaire.
L’épreuve qu j’ai traversée m’a enfin apporté beaucoup de sérénité et a renforcé mon désir de protéger mes concitoyens en participant, entre autres, à l’élaboration de lois justes et nécessaires.
Comment, de l'intérieur, un des députés de la commission d'enquête vit-il les travaux ? Et qu'espère-t-il en voir sortir ? Le député-maire de Wasquehal ne pense pas qu'il faut tout mettre par terre et tout repenser mais il plaide pour un " texte fort " à la mesure des attentes des Français..
Propos recueillis par Fanny Saintot et Florence Traullé (Nord-Eclair du Dimanche 12 Février 2006)
Pourquoi avoir voulu faire partie de cette commission ?
Gérard Vignoble : « C’était une question qui m’intéressait. Déjà, j’ai été rapporteur de la mission d’enquête parlementaire qui a abouti à la création des maisons de la justice et du droit. Et déjà, j’avais pu mesurer le manque de proximité et d’humanité de la justice. Ainsi que son manque de moyens ».
Quel regard portiez-vous sur cette affaire d’Outreau et sur les questions qu’elle pose avant de commencer les travaux ?
G.V. : « Il y a eu plusieurs périodes. D’abord, l’horreur devant ce qu’on décrivait des sévices subis par les enfants. A ce point, c’était absolument terrifiant. Et puis, progressivement, avec surprise, je découvre que, peut-être, ce n’est pas si clair que ça. J’ai vécu très difficilement ce revirement de situation ».
Avec le recul, pensez-vous que les auditions publiques, pour ceux qui les acceptent, soient une bonne chose ?
G.V. : « Dès le départ, j’étais contre le huis clos. Cette commission ne peut avoir de vie qu’avec la transparence. Ce ne doit pas se résumer à des parlementaires réunis en conclave. La France attend des explications. Et cela va nous donner de la force et moyens pour sortir par le haut de cette mission. Cantonner cela dans la vie parlementaire et la vie politique en général, c’était risquer de tuer la mission ».
Cela vous donne davantage une obligation de résultat ?
G.V. : « Bien sûr. C’est une force. Pour la première fois en quinze ans de vie parlementaire, j’ai l’impression que les Français attendent vraiment quelque chose de leurs députés ».
Remettre le juge Burgaud à la place qui est la sienne Comment préparez-vous les auditions ?
G.V. : « Je dois dire que les structures juridiques de la mission font un formidable boulot pour nous informer sur les points de droit, par exemple. L’audition du juge Burgaud a été particulièrement préparée. Nous étions obligés d’être très concrets pour ne pas partir sur des discussions sans fin ».
Qu’est-ce qui, jusqu’à maintenant, vous a le plus surpris dans tout ce que vous avez entendu ? G.V. : « Nous avons déjà auditionné les services de police, les services sociaux, le juge pour enfants, le juge Burgaud et le procureur de Boulogne. Moi, je souhaiterais revoir les policiers, pour aller plus loin, notamment sur la manière dont on écoute les enfants. Ils ne m’ont pas convaincu. Ce qui m’a le plus ému, c’est la force, l’intelligence, la fraîcheur des interventions des victimes. Car moi, je ne parle pas des "acquittés" d’Outreau mais bien des "victimes". Ils m’ont bouleversé. Quand j’entends parler Daniel Legrand, le père, avec ces mots simples, en tant que représentant du peuple, j’ai honte. J’ai également été très surpris par l’incontinence de certains services ? »
Lesquels ?
G.V. : « A vrai dire, un peu tous. Je parle bien d’incontinence, dans le sens de "non maîtrise de soi". Ce que nous faisons, c’est un IRM de notre société, en trois dimensions. Il dévoile la délation, la jalousie, les petits chefs, les parapluies qu’on ouvre quand on se sent visé… Ça donne vraiment une idée de l’état de notre société. Il nous faut trouver des "thérapies" à cela, des médicaments capables de nous faire surmonter ces travers. Il faut donc que nous soyons capables d’analyser cette catastrophe pour être capable de faire avancer les choses ».
On a l’impression que des députés de la commission découvrent seulement des réalités comme la manière dont se passent certaines gardes à vue, les conditions de détention. On a quand même du mal à y croire. Par exemple, les parlementaires peuvent visiter les prisons. Vous-même l’avez-vous fait ? » G.V. : « C’est la poule qui a trouvé le couteau… quand on en voit faire comme s’ils découvraient que la vie, ce n’est pas le paradis mais bien une lutte. Non, moi je n’ai jamais visité de prison mais je crois savoir ce qui s’y passe ».
Comment avez-vous vécu l’audition du juge Burgaud ?
G.V. : « Je voudrais qu’on remette le juge à la place qui est la sienne : il est l’un des acteurs de cette affaire. Dire "haro sur Burgaud" ou un autre, ça non. 62 magistrats ont touché à cette affaire. Burgaud a été le chef d’orchestre mais il y a eu beaucoup de mauvais musiciens… ».
Ses réponses à vos questions ?
G.V. : « Cela n’a pas vraiment été une découverte. les auditions précédentes nous avaient préparés à ce qui allait se passer. J’ai trouvé le juge Burgaud très fragile. Et finalement, c’est presque quand il reprenait de l’assurance que, pour moi, il était le plus fragile. Il a pris des postures de Caliméro, à faire celui qui ne voulait pas répondre à certaines questions. Il continue à penser qu’il a bien fait, malgré ses erreurs. Il n’a pas donné l’image d’un juge humain et donc pas celle d’une justice humaine. Depuis le début de ces auditions, j’ai vu des victimes qui me donnent envie de chialer et j’ai vu des gens qui pourraient me rendre méchant ».
Le procureur de Boulogne nous a fait un discours sur l'inhumanité de la justive
Ne pensez-vous pas que l’audition du procureur de Boulogne, jeudi, était finalement aussi importante que celle du juge Burgaud ?
Gérard Vignoble : « Cent fois plus importante ! Burgaud, finalement, n’a rien dit. Il n’a mis en cause personne. Lesigne, c’est différent. Avec son allure d’homme d’expérience, il nous a fait un cours sur l’inhumanité de la justice ».
On peut s’étonner de ce que les députés ne poussent pas plus loin certaines questions. Quand le procureur de Boulogne dit qu’il n’a jamais discuté de la demande de délocalisation du dossier déposée par des avocats, comment pouvez-vous le croire ?
G.V. : « On n’est pas des naïfs non plus. On a très bien compris… Notre rôle n’est pas de faire saigner, mais plutôt de cautériser et de refaire une nouvelle peau à la justice » . Mais sur le fond de ce qu’il a dit ? Ce n’est pas un peu court d’expliquer qu’Outreau, c’est le « mythe de la pédophilie » que personne ne parvient à dépasser pour recadrer la réalité ?
G.V. : « Déjà, quand il parle de "mythe de la pédophilie", il emploie des termes qui, pour le moins, ne vont pas ensemble ! Et c’est terrible son constat car, justement, un magistrat doit se situer au-dessus des mythes. L’audition du juge Burgaud était triste, avec des réponses sans saveur à des questions sans odeur. Burgaud lui même est un homme sans saveur. Lesigne, c’est autre chose. Et il a utilisé des termes lourds de conséquences… Voyez quand il parle de l’instruction et de son "dossier papier". Où est l’humain là-dedans ? » Qu’attendez-vous des prochaines auditions ?
G.V. : « J’attends avec impatience les experts. Pour l’instant, je n’ai pas encore compris comment ils ont travaillé… Le juge des libertés et de la détention aussi, les représentants de la chambre de l’instruction, tous ceux qui ont confirmé les actes d’instruction du juge Burgaud. Mais vous savez, on a déjà compris pas mal de choses si on prend vraiment la peine d’écouter ce qui se dit… Si on réinvente l’eau chaude en juin, on aura l’air de rigolos. Nous ne pouvons que sortir un texte fort ». Des députés de la commission s’indignent des conditions de la détention provisoire, des droits de la défense bafoués et ce sont parfois les mêmes qui, au Parlement, ont défendu et voté des textes qui ont limité, justement, les droits de la défense. Et après tout, le budget de la justice, c’est bien les députés qui le votent ? Ça ne vous gêne pas ce grand écart ? G.V. : « Bien sûr. Et d’ailleurs, certains députés se prennent de véritables gifles en écoutant les auditions. Et c’est vrai, le budget de la justice, c’est nous qui le votons. Si on veut un texte fort, il faudra y mettre les moyens. Ça sera de notre responsabilité. Je m’inquiète aussi du corporatisme de la magistrature qui pourrait nous interdire des réformes qui paraissent évidentes ».
Vous voyez déjà des pistes de réforme ?
G.V. : « Je ne pense pas qu’il faille tout abattre et tout refaire. Mais, déjà, comme en Belgique, donner à celui qui instruit l’affaire l’obligation de rendre compte, au moins une fois par mois, à une commission d’autres magistrats ».
C’est déjà le rôle de la chambre de l’instruction ?
G.V. : « Elle est trop directement liée à l’instruction. Il faut que ces magistrats en soient plus éloignés. Qu’ils demandent des comptes au juge d’instruction. Cela suppose qu’ils aient la volonté d’aller plus loin que regarder le seul dossier. Il faut que la défense puisse être vraiment entendue. Il faut que les audiences soient publiques » Vous êtes confiant pour la suite ? On en a vu des rapports tranquillement enterrés…
G.V. : « Oui, je suis confiant. Les membres de la commission ont très envie qu’il en sorte quelque chose. Le président Vallini est remarquable. Et puis, notre texte sortira en pleine période électorale. C’est une chance exceptionnelle. Forcément, le débat sera sur la table. Personne ne pourra l’enterrer ».
Si la commission d'enquête parlementaire sur la tragédie d'Outreau suscite tant d'intérêt, d'émotion et même parfois malheureusement trop d'emballements, c'est peut-être parce que l'on attend de cette dernière qu'elle réponde à une question très profonde : que doit-on attendre de la Justice ? Et quels sont les moyens dont nous disposons pour répondre à cette attente ?
En quinze ans de vie parlementaire, je dois dire que c'est la première fois que je sens que les Français attendent autant de leurs députés. Face à une question essentielle d'une telle ampleur, le besoin de justice, qui est une besoin aussi vital que boire et manger, la moindre des choses c'est de l'aborder humblement, c'est-à-dire en premier lieu, collégialement.
Ainsi, il me semble important de préciser que poser cette question ne signifie pas que nous nous demandons seulement « que doit-on attendre des juges ? »
La justice, commence en effet bien avant que les juges soient saisis. J'ai été, par exemple, surpris par l'incontinence, dans le sens de la « non maîtrise de soi », de certains services. Pourquoi les services sociaux n'ont-ils pas plus d'influence pour contribuer à faire cesser des troubles graves ? Les services de police sont-ils tous convenablement formés pour recueillir la parole d'enfants victimes et prendre la meilleure mesure de ce que déclarent les adultes qu'il entendent ? Les experts peuvent-ils utilement se prononcer sur une personne sans la suivre dans la durée et se contenter de répondre aux seules questions qui leur sont posées par les magistrats? C'est faire peser sur ces derniers une responsabilité pour laquelle ils n'ont pas été formés.
La commission d'enquête dont j'ai l'honneur d'être membre n'est donc absolument par un tribunal parlementaire. Nous ne faisons pas le procès des juges. Comme l'a dit souligné le président de la Commission, André Vallini : « notre travail ne remet en cause ni l'indépendance de la justice ni la séparation des pouvoirs : l'affaire d'Outreau est définitivement jugée et nous ne sommes là pour refaire ni son procès ni son instruction ».
Notre travail est collégial et nous nous interrogeons en quelque sorte sur les acteurs de la justice dans leur collégialité. Assistant social, policier, magistrat, avocat, législateur, chacun est un maillon de la chaîne. Mais chacun doit être responsable de ses actes et savoir quelles en sont les conséquences.
Les conséquences des actes des magistrats sont évidemment les plus déterminantes. C'est donc pour cela que nous devons bien au cours de notre travail d'enquête nous demander ce qu'il faut attendre des juges. Ce que nous attendons avant tout c'est qu'ils garantissent et protègent nos libertés fondamentales. Et pour cela ils doivent composer avec un terrible paradoxe puisque la détention provisoire est en soi incompatible avec le principe de présomption d'innocence. Confrontés à d'ignobles crimes, ils doivent veiller à ce que ceux-ci ne se reproduisent plus, à préserver les moyens d'en apporter la preuve tout en faisant en sorte qu'il n'y ait pas d'atteinte à la présomption d'innocence. On voit ici combien il est nécessaire que chaque acteur joue bien son rôle, car si un maillon faiblit, c'est toute la chaîne de la justice qui risque d'être brisée. Dans la tragédie d'Outreau, et comme dans tant d'autres aussi malheureusement, il apparaît bien que tous les maillons étaient discutables. Le plus faiblard étant peut-être le législateur qui malgré plusieurs tentatives, n'est toujours pas arrivé à ce jour à établir un cadre strict et sain à la mise en détention provisoire. Il faut avoir l'humilité de le reconnaître. Il me semble qu'avec mes collègues de la Commission d'enquête, c'est l'attitude que nous avons adoptée.
Mieux encadrer la détention provisoire sera ainsi notre principal objectif avec une réflexion sur les moyens qu'il faut mettre à disposition de chaque acteur pour qu'il y ait plus d'humanité, ce que l'on attend de la justice.
En décembre, j’ai été nommé dans la commission d'enquête parlementaire pour l’affaire d’Outreau. Cette commission, décidée à l’unanimité par les députés français, est comme vous le savez, chargée de rechercher les causes des dysfonctionnements de la justice dans cette affaire et de formuler des propositions pour éviter leur renouvellement. Elle devra rendre son rapport le 7 juin, au plus tard.
Aujourd’hui, les auditions sont terminées et je voulais vous faire part de mon sentiment sur l’état d’esprit qui régnait au cours de cette enquête. On a écouté les magistrats, les experts, la Police, on a mis en cause leurs compétences, mis en doute l’efficacité des procédures, l’instruction elle-même. A travers l’expertise de cette affaire, on a réalisé une « IRM » de la société française et mis le doigt sur tout ce qu’elle a de petit, la délation, la jalousie, les petits chefs, les parapluies qu’on ouvre quand on se sent visé…
On voulait réhabiliter la Justice, drôlement secouée par l’affaire, mais on a éludé l’essentiel, l’humain. Car personne n’a réellement parlé des « acquittés » d’Outreau, ou plus exactement des « victimes » d’Outreau, ces gens qui ont eu à endurer la Justice au lieu d’en retirer protection et vérité, qui ont été broyés par la machine judiciaire, à tous les maillons de la chaîne, broyés encore par la détention provisoire dure, infernale lorsque l’on est innocent.
Ils ont été blanchis, mais pourtant ! Que reste-t-il de leur honneur bafoué, de leur vie laminée, de leur avenir lourdement hypothéqué ?
Dans le rapport que la commission rendra, j’apporterai une proposition qui me tient à cœur : la tenue d’une audience d’honneur pour les réhabiliter solennellement, avec l’humilité de ceux qui se sont trompés. Personne ne pourra leur rendre les années passées en prison (23 ans au total pour l’ensemble des « acquittés ») mais peut-être pourra-t-on restituer un peu de leur dignité volée.
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